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Au coeur de la médina tunisoise

Aux 25 heures de bateau, nous privilégions finalement l’heure d’avion pour rejoindre Tunis depuis Rome. Moins mythique, certes, mais plus pratique et, finalement, moins cher…

 

A Tunis, rien ne bouge. On entend le vent s’engouffrer dans la grande avenue Bourguiba, emportant avec lui les quelques feuilles mortes de rigueur en ce début novembre… Tout est calme. C’est l’Aïd el-Kebir et tous les Tunisiens sont en famille pour la fête du mouton. Il est dimanche soir et il nous est difficile de trouver de quoi nous sustenter. Le seul moment de notre dizaine de jours tunisiens où nous aurons le temps de nous ennuyer. Nous constaterons rapidement le rythme habituel de la capitale, frénétique, fourmilleuse, énergique…

A peine le temps de poser nos valises à la maison diocésaine que déjà nous avons rendez-vous avec José Maria Cantal Rivas, supérieur des Missionnaires d’Afrique, plus connus sous le nom de Pères blancs, pour l’Algérie et la Tunisie.

Un peu d'Espagne, un peu d'Algérie, un peu de Tunisie. Beaucoup de José Maria !

José Maria avait lu un article sur notre projet et nous avait contactés pour nous faire venir au Maghreb. Rendez-vous était donc pris. Si la bonté habite à Rome, avec José, nous avons rencontré l’humour à Tunis. Ce savant mélange entre Mafalda et Tao (dans les Cités d’Or) est espagnol. Avec des grands gestes et forces mimiques, il parle l’arabe, le français. Pour l’espagnol, nous lui laissons le bénéfice du doute… C’est un ange gardien sur notre route. Il nous introduit un peu partout dans l’Eglise locale, avec le concours également de Mgr Maroun Lahham, archevêque de Tunis.

Encore des chrétiens nous direz-vous ? Dans un pays à 98% musulman, pour constater l’état des relations entre croyants, il nous faut nous diriger vers les minorités… La plus grande minorité religieuse tunisienne sont donc les chrétiens qui se comptent en quelques dizaines de milliers. On compte environ 2000 juifs, dont la majorité se trouve sur l’île de Djerba.
Comme dans beaucoup de parties du monde, des églises protestantes sont plus prosélytes et recrutent. Nous en ferons le constat. Entrés pendant un culte, nous constaterons que deux  personnes sur trois était, comme dans toute Eglise africaine, d’origine subsaharienne. Mais le reste était ici composé de maghrébins convertis. Chose impensable dans un culte catholique…

L’Eglise catholique est plus dans la coopération (ou ce que la majorité préfère appeler la "présence") et ce notamment à travers deux types d’établissements : les écoles et les bibliothèques. Les deux bibliothèques, l’Institut des belles lettres arabes (Ibla) et la bibliothèque diocésaine de Tunis, nous redonnent conscience de la valeur des livres. Bon, Anne-Laure en était peut-être déjà plus consciente que Fred. Mais ici à Tunis, les livres sont une denrée précieuse, surtout pour les chercheurs. Chacune à sa spécificité. Nous y reviendrons.

Pour l’heure, nous continuons nos pérégrinations tunisoises. Nous sympathisons avec des Tunisiens, des Burkinabé, un Anglais, des Français, des Espagnols, un Belge, des Burundais, des Italiens (Vittoria et Stefano nous hébergerons quelques jours)… Abderrazak, John, Léonce, Aloysius, Moïse, Jérémie, Paco, Marc, Monique, Karima, Leïla…
Nous déjeunons chez Paco, un jeune prêtre tunisois et espagnol de 78 ans, présent dans le pays depuis 1954. Le déjeuner est sympa, le monde s’est donné rendez-vous autour d’un couscous purement tunisien. Nous rencontrons Anne-Thérèse, une jeune volontaire de la Délégation catholique pour la coopération. Anne-Thérèse et Anne-Laure se dévisagent. Elles se sont déjà vues quelque part mais où ? En recoupant les parcours de chacune, la source est trouvée : les Journées mondiales de la Jeunesse à Toronto, en 2002. Les deux étaient parties avec le même groupe dijonnais. Canada 2002, Tunisie 2011. Qui sait, la prochaine fois, ce sera finalement en France qu’elles se retrouveront ? Mais nous n’attendrons pas neuf ans.

Alphabétisation

Zazu donne des cours de français à des femmes tunisiennes.

Anne-Thérèse nous propose d’assister à un cours d’alphabétisation qu’elle assure avec quelques autres. Rendez-vous est donc pris le surlendemain.
Anne-Laure, malade, reste alitée. Fred entre seul dans la salle de classe attenante à l’archevêché de Tunis. Beaucoup de femmes, quelques hommes. Les plus jeunes ont une quinzaine d’années, les plus âgés environ 70 ans. Je me retrouve entre un groupe de jeunes filles et Henri, un vieux philippin depuis trois mois à La Marsa, dans la banlieue tunisoise. Depuis 1991, le français n’est plus enseigné dans les écoles tunisiennes et de moins en moins de Tunisiens le maîtrisent. La salle de classe est assez ouverte : une quarantaine d’élèves, arabes, noirs, voilées ou têtes nues… L’ambiance est bon enfant. Les six professeurs passent d’élève à élève pour leur faire la conversation pendant qu’Anne-Thérèse au tableau fait répéter les syllabes. C’est littéralement le B.A-BA : B+A = BA.

Des élèves entrent anarchiquement. Des professeurs aussi. On s’embrasse, on se sourit, on se parle… Pour mon oeil inhabitué, ça part dans tous les sens. Une jeune occidentale arrive en retard… Mêmes rituels, elle embrasse les profs, l’un ou l’autre élève. Passe de l’un à l’autre, fait réciter un jeune garçon, montre une lettre à une dame d’un certain âge; particulièrement à l’aise… Elle arrive vers moi et me demande : "Tu es Frédéric ?" Je réponds par l’affirmative (en même temps, je n’allais pas répondre le contraire). "Je connais Anne-Laure." Ah ? "Est-ce qu’elle n’est pas la marraine de confirmation de Rémi ?" "Oui" "Nous étions marraines ensemble. Nous étions trois ! Je m’appelle Anne-Elisabeth." Anne-Laure doit arriver, la surprise va être grande. Quelques instants plus tard, Anne-Laure passe la tête qu’elle ne tarde pas à se prendre entre les mains. Anne-Elisabeth de même. L’émotion est là et quelques élèves regardent, un peu incrédules, cette scène de deux européennes se prenant dans les bras l’une de l’autre … C’est là-dessus que se termine le cours. Le lendemain, ce sont Anne-Thé et Zazu qui se mettront dans la peau de l’élève et apprendront l’alphabet arabe.

Rencontres tunisoises

Anne-Elisabeth, Anne-Laure, Anne-Thérèse, Anne-Fré... Frédéric tout court !

Nous discutons sur le pas de la porte. Zazu est lilloise. Nous en profitons pour refaire nos vies et celles de ceux qui nous tiennent à coeur… Nous nous trouverons d’autres points communs, notamment nos amis Kilien et Tanguy (dont elle a dessiné la couverture du livre Georges, édité par Bayard Service Edition, allez, un peu de pub en passant !) Quelle étrangeté de se retrouver par hasard à Tunis ! Mais le hasard, n’est-ce pas le déguisement que Dieu prend pour voyager incognito ? En tout cas, nous avons le sentiment qu’avec ces deux-là, une belle amitié s’est nouée à Tunis.

De même, notre rencontre avec Abderrazak Sayadi s’est dessinée sous le signe de l’amitié. Mgr Maroun nous avait vivement conseillé de le rencontrer. Ce conseil ressemblait même étrangement à une injonction… Cet universitaire collabore au Groupe de recherche islamo-chrétien, (le Gric dont avait été secrétaire le père Vincent Feroldi rencontré à Lyon). Sa spécialité ? Calvin et la réforme ! Abderrazak enseigne à l’Université de la Manouba, à l’ouest de Tunis. Nous partageons à bâtons rompus sur la Tunisie, sur les derniers bouleversements, les rapports islamo-chrétiens, la réforme, etc.

José Maria nous invite à aller à Sfax. "Il faut absolument que vous alliez voir là-bas sinon je ne vous parle plus ! C’est une autre réalité que Tunis qui est la capitale…", nous persuade-t-il. Samedi 12, nous prenons donc le train pour Sfax. José est un homme convaincant. Les chemins de fer tunisiens semblent plus fiables que leurs homologues italiens, même si ils ne sont pas très rapides… Nous traversons des oliveraies qui s’étalent à l’horizon. Le train siffle pour prévenir de notre passage et dire ainsi aux oliviers de se pousser. Trois heures plus tard, nous voici à Sfax. Nous rencontrons la communauté des pères blancs : Simon, Benoît, Jérémie, Moïse. Nous restons 24 heures sur place. C’est juste le temps de nouer des liens avec nos hôtes mais bien trop peu pour toucher du doigt la réalité de leur vie sur place, et ce d’autant plus que c’est le week-end… Ils vivent certes un déjeuner avec tous les amis sfaxiens qui le souhaitent : chrétiens, musulmans, tunisiens, subsahariens, européens… Mais c’est le mardi. Et mardi, nous devrons déjà passer en Algérie. Nous rencontrons toutefois une amie de longue date des chrétiens sfaxiens. Cette musulmane nous confie les démêlés qu’elle a vécu par le passé avec la police pour ses amitiés avec des chrétiens…
Dimanche, chargés des lettres de Jérémie pour sa famille à Ouagadougou, nous repartons pour Tunis, contents de nos rencontres, mais frustrés de n’avoir eu que 24 heures à consacrer à Sfax la laborieuse. Leçon à retenir pour le reste du voyage : ne jamais consacrer moins de deux jours (voire trois), à une destination. Et tant pis si nous ne pouvons pas tout voir…

Nous avons déjà grappillé une journée où nous profitons de la mer à Sidi Bou Saïd et son Café des délices où nous ne retrouvons pas Patrick Bruel. Il est temps de partir pour l’Algérie… Et l’aventure nous attend !

Discussion

3 réflexions sur “Au coeur de la médina tunisoise

  1. Excellente la légende de la 2ème photo !!
    J’espère que tout va bien pour vous et qu’Anne-Laure va mieux.
    Bonne continuation.
    Sandrine

    Publié par Sandrine Colliez | 22 novembre 2011, 16:01
  2. Je suis la grand’ tante de Frédéric. Lorsque Bénédicte et Olivier m’ont fait part de votre projet, mon ordi a refusé d’ouvrir le document; et le temps a passé. Par La Vie puis Message du Secours catholique, j’ai pu en savoir plus. Je vais maintenant pouvoir me plonger dans dans tous vos compte rendus. Ce dernier article m’a beaucoup intéressée puisque j’ai passé mon enfance en Tunisie.
    Je suis unie à vous par la pensée

    Marie Claire PASCAL , soeur de Pierre
    Marseille

    Publié par Marie Claire Pascal | 26 novembre 2011, 11:08
  3. C’est vraiment drole que vous ayez rencontré Zazou (Anne Elisabeth) Se retrouver entre ch’ti en Algérie :-)
    On pense à vous, merci pour tous ces beaux articles
    Clotilde & Matthieu

    Publié par cloMatt | 2 décembre 2011, 08:23

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