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Cette catégorie contient 26 articles

En 2012, avec le Pèlerin…

En 2012, le FaithbookTour fait sa mue : retrouvez-nous désormais sur le site du Pèlerin !
Vous pouvez aussi nous retrouver dans l’édition papier, jeudi en kiosque!

A Tahrir, « Muslim masihi, id wahda » : « Musulmans et chrétiens : une seule main »

« Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde », invitait Gandhi. Dans cette traditionnelle période de voeux, c’est ce que nous vous souhaitons, amis lecteurs. Les personnes que nous rencontrons depuis notre départ de Lille, voici trois mois, sont des gens de cette trempe, des gens qui font avancer le monde, à leur mesure et à leur manière. Et qui croient profondément qu’il faut « se rassembler et non se ressembler ». Puisse cette nouvelle année faire de nous des bâtisseurs de passerelles !

Nous posons nos valises pour trois semaines en Egypte. C’est Noël et nous retrouvons les parents de Frédéric. Après quelques temps de repos et de tourisme, pour voir les merveilles historiques et culturelles que ce pays offre (plus de 40 siècles d’histoire !), nous reprenons notre bâton de pélerins.

L’une de nos premières rencontres est avec Mgr Michael Fitzgerald qui nous reçoit pour déjeuner à l’aube de cette nouvelle année. Le nonce apostolique (l’ambassadeur du Vatican) a longtemps été à la commission pontificale pour le dialogue interreligieux, d’abord comme secrétaire et ensuite comme président. C’est un expert du dialogue qui nous reçoit, mais aussi un homme plein de simplicité et d’humilité, sensible autant qu’intelligent (ou l’inverse).  Son invitation est limpide : « Soyez des porteurs d’espérance ! Pas de positivisme ni de naïveté mais de l’espérance. L’espérance est une vertu qui se travaille. »

L’Egypte est un pays étrange, difficile à saisir. Le Caire est une gigantesque fourmilière. Les Cairotes se croisent, crachent, claxonnent, crient, marchent… La vie est ici incessante et le repos une denrée rare. Pas étonnant de voir des hommes s’asseoir et somnoler sur un coin de trottoir… La  ville ne cesse de grandir et beaucoup de promoteurs immobiliers profitent du flou administratif qui règnent en Egypte depuis un an pour construire des immeubles qui poussent comme des champignons et mettre les autorités devant le fait accompli. Les embouteillages emportent tout et surtout le temps. Avoir deux rendez-vous hors de chez soi dans la journée, c’est à coup sûr au minimum trois heures dans les transports !

Dans cette folie quotidienne, nous  rencontrons des acteurs de changement qui jouent un rôle de première importance dans cette période de transition : des activistes de la place Tahrir, des religieux, des intellectuels, parfois les trois à la fois !

La révolution du 25 janvier 2011 a été un moment de fraternité nationale, supracommunautaire et les festivités du Nouvel An sur la place Tahrir l’ont une nouvelle fois prouvé : les photos des martyrs tombés lors des 18 jours de la révolution en janvier et février, ou au cours d’affrontements meurtriers entre forces de l’ordre et manifestants ces derniers mois, étaient brandies dans un esprit de recueillement où chants religieux (chrétiens et musulmans) se mêlaient aux hymnes révolutionnaires, à la lueur des bougies. « Muslim masihi, id wahda » : « Musulmans et chrétiens : une seule main » est l’un des nombreux slogans qui ont été repris sur la place Tahrir.

Voici les extraits d’un article d’Al-Arham Hebdo1 du 4 janvier 2012 :

« A deux pas de Tahrir, une autre célébration se déroulait à l’église évangélique Qasr al-Dobara, qui s’est intimement liée à la révolution depuis qu’elle a ouvert ses portes pour accueillir et soigner les manifestants blessés lors des affrontements avec les forces de l’ordre (…).
Dans la cour de l’église, un écran géant a été installé pour les fidèles occupant la rue principale. Malgré l’absence des policiers, la célébration s’est déroulée dans le calme. Beaucoup de musulmans, à l’intérieur et à l’extérieur de l’église ont choisi de participer à la fête, brandissant des drapeaux et fredonnant les chants avec leurs concitoyens chrétiens. (…)
Malgré les menaces envoyées par des salafistes à travers Facebook et Twitter aux musulmans pour les dissuader de « participer à la célébration des chrétiens », beaucoup de musulmans s’étaient mêlés aux fidèles à l’intérieur et devant l’église.
Une fois la célébration religieuse achevée, la chorale et les  fidèles de Qasr al-Dobara ont organisé une marche collective vers Tahrir où ils devaient rejoindre les révolutionnaires. Les chansons patriotiques de Azza Balbae et de Rami Sabri, deux icônes de la révolution, s’y mêlaient déjà aux chants religieux musulmans et chrétiens.
Vers minuit et demi, la célébration qui touchait à sa fin s’est terminée sur les airs de la chanson qui s’est étendue de Tahrir à Qasr al-Dobara : « Bénissez mon pays. » (May  Atta, Al-Ahram Hebdo).

1. Cet hebdomadaire égyptien en français est d’excellente facture et on peut retrouver ses articles sur leur site Internet : hebdo.ahram.org.eg

Noël en terre inconnue

Difficile d’appréhender Noël lorsqu’il fait plus de 30°C. Pas de guirlande, pas de sapin. Nous avons bien croisé un Père Noël dans les rues de Fada N’Gourma mais sa barbe et son épais manteau rouge contrastaient dans cette ville où nous suons sans même bouger… Les préparatifs se vivent réellement lors des célébrations dominicales, lorsque l’espérance de la Nativité est chantée avec ferveur. Cela nous interroge sur ce qui, en France, nous rappelle à Noël. Le plus souvent, cela reste la société de consommation et la course aux cadeaux.

Anne-Laure et (un autre) Fred.

A Tambiga, dans la brousse, à quatre kilomètres d’une route goudronnée, à trente kilomètres de la ville la plus proche, nous assistons à la naissance d’un petit garçon, prénommé Frédéric en l’honneur de notre passage. Une femme sur un lit de misère dans une pièce nue avec une sage-femme comme seule aide : la simplicité de l’événement nous conduit vers Noël ! Comment dans cette humilité ne pas penser aux conditions qu’a dû vivre Marie au moment de donner naissance au Sauveur ?

Si nous avons vécu l’avent en Afrique noire, nous vivrons Noël en Egypte. Sans doute le vivrons nous en catimini dans un pays qui a en tête bien d’autres choses que la Nativité du Christ. Et ce d’autant plus que les catholiques sont très en minorité face aux musulmans mais aussi face aux coptes orthodoxes qui fêteront Noël eux le 7 janvier.

Kola et Bola à Ouaga

Mardi 20 décembre, nous traversons la capitale pour rejoindre l’un des nouveaux quartiers de Ougadougou, Ouga 2000 où sont installés les locaux de Planète. Nous retrouvons les homologues de Frédéric au Burkina. Bayard est en effet installé à Ouagadougou depuis deux ans. C’est là que sont  conçus deux magazines à destination de la jeunesse africaine : Planète Jeunes (pour les 15-25 ans) et Planète Enfants (pour les 8-14 ans).

Evariste Zongo, qui nous accueille, et son équipe font face aux mêmes défis que tous les titres de presse jeunesse, et notamment à l’érosion du lectorat jeunes face à la concurrence d’Internet. Mais un défi supplémentaire s’impose à eux : la diversité du lectorat. Diversité nationale puisque les deux titres sont diffusés dans 14 pays d’Afrique francophone. Et diversité religieuse, puisque c’est là le sujet qui mène constament nos pas.

Pour l’heure, ce n’est pas l’objet de notre visite mais, Evariste qui s’est renseigné sur notre projet est fier de nous apprendre que son équipe est elle aussi interreligieuse : la dizaine de personnes qui travaille pour Bayard, ici, est de diverses confessions. Ainsi derrière un matériel informatique dernière génération, se côtoient protestants, musulmans, et catholiques – reflétant ainsi la réalité burkinabée (tous ne sont pas du pays). C’est également un sujet que l’on retrouve dans les pages des revues sur lesquelles travaillent les collègues nouvellement rencontrés – ainsi l’une des revues a récemment proposée une petite BD sur la question !

Un bélier, des éléphants et un petit enfant…

A peine le temps de poser nos valises, déjà, aux aurores, nous reprenons la route direction Fada N’Gourma, dans l’est du pays, où nous passerons une semaine. Nous terminons notre nuit abattus par les premières chaleurs du jour dans un bus dont on ne sait pas qui de l’état ou du chauffeur est le moins rassurant…

Cette ville de plus de 40 000 habitants est la capitale de la région du Gourma, réputée notamment pour son miel. Anne-Laure y avait déjà séjourné en 2004. Nous y retrouvons notre ami Ludovic, engagé à Fondacio (la communauté dont nous sommes membres en France). Ludovic, véritable machine à projets, est notamment directeur de l’Association de Développement des Communautés Villageoises (ADCV). Rien d’interreligieux a priori. Mais comme dans tout le Faso, on ne peut pas agir au service des populations locales, sans agir au service de différentes communautés. C’est l’expérience que nous faisons alors que Pierre, un collègue de Ludovic, nous amène pour un week end à Pama (région de Kompienga, sud-est du pays). Dans ce petit village posé au milieu de rien, de part et d’autre de la route du Togo, et où l’ADCV a mis en place un programme de développement.

Un cadeau un peu encombrant...

Des équipements logistiques sont installés pour permettre la formation, notamment des agriculteurs. Parmi les bailleurs de fonds de ce projet , les représentants d’Air Liquide Burkina viennent ce jour voir l’avancée des travaux. Nous assistons à ce moment étonnant, empli d’humilité, où quelques villageois sont venus remercier les partenaires financiers en leur offrant un bélier. En quelques minutes, le bélier a les pattes ficelées et est mis dans le coffre de la voiture pour 4 heures de route ! Le trajet retour des partenaires de l’ADCV, jusqu’à Ouagadougou, promet d’être animé …

A Pama, Ludovic nous avait promis, outre la sympathie de Pierre, une surprise de taille : 4 mètres à l’épaule ! Sur la route du retour, traversant une réserve, nous croisons un troupeau d’éléphants. Le premier traversant la route à quelques mètres de notre voiture, le second au bord d’une mare et un troupeau d’une dizaine  faisant d’un boabab leur dîner. Un spectacle majestueux au milieu de la brousse !

Wendemi, l’enfant du bon Dieu

De retour à Fada, nous continuons de visiter les oeuvres de l’ADCV avec un passage à l’école maternelle Simandari (qui utilise la pédagogie montessori) et un retour dans le village de Tambiga où Anne-Laure avait participé en juin 2004 à l’édification d’une salle de classe. Le village est méconnaissable. L’association a contribué à un développement impressionnant en sept ans. Le village comprend une école avec trois salles de classe (il manque toujours des infrastructures pour recevoir l’ensemble des enfants), un centre de promotion rural, un dispensaire, une pharmacie et une maternité sont venues compléter le Centre Sanitaire de Promotion Social (CSPS). De nombreuses « concessions » – habitations – sont installées à proximité des infrastructures. Ce qui était un hameau est devenu un vrai village.

Nous visitons la maternité avec Jeanne, infirmière en chef du CSPS. Entrant en salle d’accouchement, elle s’arrête et intime à Fred de ne pas aller plus loin. Dans un silence étonnant au vu de l’évènement, une femme est en plein travail. Anne-Laure a, elle, le privilège d’entrer.  « Ce devrait être des jumeaux », nous dit Jeanne. Sur le ton de la plaisanterie, Fred lui répond : « Si, c’est un garçon et une fille, il n’y a qu’à les appeler Anne-Laure et Frédéric. »

Quelques heures plus tard, avant de reprendre la route pour Fada, Jeanne court après la voiture pour nous donner des nouvelles de la naissance. Nous retournons à la maternité ! Il n’y avait finalement qu’un bébé. Un petit garçon nommé Frédéric. Hommage à notre passage…

Une situation harmonieuse mais un défi de communication

M. Ousseni Domba, est l’ancien directeur de la promotion de la culture de la tolérance et du genre, officine du ministère de la Promotion des Droits humains. Il a quitté son poste début septembre et travaille actuellement au ministère de la promotion féminine mais il a bien voulu revenir pour nous sur les enjeux du dialogue interreligieux pour l’état burkinabé.

« Le dialogue interreligieux au Burkina Faso se joue surtout au niveau islamo-chrétien. Plusieurs associations mènent des actions de sensibilisation, telle l’Union fraternelle des croyants (UFC). Les communautés religieuses y travaillent également : on se rend compte que lors des grandes fêtes religieuses, les représentants de l’autre religion sont présents comme signe de soutien (NDLR : ce que nous avons constaté à Dori).

L’Etat, dans le cadre de la promotion de la paix, reste vigilant mais préfère laisser la prévention sur l’interreligieux à la société civile, où beaucoup d’associations travaillent dans le sens du dialogue. Si tout se passe bien, c’est que des gens y oeuvrent.

Aujourd’hui, ça va mais demain les choses peuvent évoluer. Il faut regarder ce qui se passe ailleurs et préparer les esprits au changement. D’autant plus que nous avons dans certains petits villages, des chefs religieux qui ont adopté des comportements belliqueux. Il y a des poches où certains individus pensent que leur religion est la meilleure. Si nous n’oeuvrons pas à la sensibilisation, ces personnes qui sont deux ou trois, dans 10 ou 15 ans peuvent créer des problèmes. Le pays est vaste, et chaque communauté veut se faire voir.

Même au Burkina Faso, alors qu’il y a de plus en plus de mariages mixtes, cela peut créer des problèmes, notamment dans certains milieux musulmans.

Mais nous sommes loin d’un contexte d’affrontement comme c’est le cas au Nigeria ! A notre niveau, nous cohabitons, nous vivons en harmonie. Mais c’est un travail à faire, notamment par les associations. Nous encourageons cela afin que notre pays continue à vivre dans cette harmonie.

La difficulté du Burkina aujourd’hui est peut-être dans un manque de communication. Il n’y a par exemple pas d’ouvrage sur l’expérience burkinabée du dialogue interreligieux. »

L’UFC : la voix qui crie dans le désert

Nous passons cinq jours à Dori, en compagnie de l’équipe de l’Union fraternelle des croyants. François-Paul Ramdé, le directeur et Matthieu Soubeiga, le responsable communication et plaidoyer nous font découvrir cette ONG qui nous séduit très vite.

La naissance de l’association n’est pas très heureuse puisqu’elle a pour cadre la famine qui a sévi au Sahel en 1969. Le père Lucien Bidaud alors en mission à Dori, reçoit de grandes quantités de vivres en secours. Afin de pouvoir les distribuer équitablement à la population, il réunit six dignitaires catholiques et six dignitaires musulmans … L’Union fraternelle des croyants est née.

Une fois la famine passée, l’UFC décide de continuer d’exister et de travailler à la prévention de telles catastrophes : « Sans dialogue, pas de paix, sans paix, pas de développement. » Depuis 42 ans, les deux branches de l’UFC oeuvrent au développement socio-économique des villes de Dori et de Gorom-Gorom, un peu plus au nord, à travers de nombreux projets.

Dans l’Assemblée générale de l’UFC, il y a 25 délégués musulmans et 25 délégués catholiques. Le conseil d’administration, 6 musulmans, 6 catholiques. Le Conseil met un bureau en place avec un président d’une confession et un vice-président de l’autre, et ainsi de suite pour tous les postes du bureau. Aujourd’hui, le président est catholique, le vice-président est musulman. Le trésorier, qui vient de décéder, était musulman, le vice-trésorier catholique.

En-dessous, François-Paul Ramdé a la charge de l’équipe technique qui fonctionne comme une ONG. Le personnel, aujourd’hui 25 personnes, est recrutée sur la base de ses compétences et non sur la base de leur appartenance religieuse. La seule contrainte est d’accepter la philosophie de l’organisation. Cette équipe anime les deux volets d’intervention : le volet spirituel, fondement de l’UFC (les 12 premiers musulmans et catholiques ont dû accepter de dialoguer) et le volet socio-économique (développement rural).

Dudal Jam, promotion du dialogue pour la paix

En 2005, Mgr Joachim Ouedraogo, évêque de Dori, fait le constat que les personnes investies dans l’UFC avaient un certain âge. La jeunesse n’était pas forcément investie ! En 2006, dix jeunes musulmans et dix jeunes catholiques se sont alors formés ensemble  à  Ouahigouya… A la restitution de cette semaine de formation, chacun était venu accompagné : ils étaient 40 ! De cette dynamique a été créée la cellule Jeunesse Lucien-Bidaud, en hommage au fondateur.

L’année dernière, pour symboliser l’union des deux communautés, les jeunes catholiques ont nettoyé la mosquée la veille de l’aïd el-kebir et, inversement, les jeunes musulmans ont nettoyé l’église la veille de la semaine sainte. Bel exemple de mise au service de l’autre !

Le centre Dudal Jam

Pour servir cet élan, l’UFC a décidé de créer le centre Dudal Jam (Foyer pour la paix en fufuldé, la langue des peuls). Une salle polyvalente, un terrain de football, un plateau omnisport aujourd’hui, un centre d’étude, une bibliothèque et un cybercafé demain ! L’objectif est d’avoir un lieu où les jeunes peuvent répondre à leurs besoins. C’est surtout un lieu de dialogue entre les religions où des activités sont régulièrement organisées : des sessions de formation pour jeunes musulmans et chrétiens qui viennent de divers lieux. Le premier stage a réuni les jeunes de Dori, Gorom-Gorom et des villages alentours. Chaque village était représenté par deux représentants, un chrétien et un musulman. Un stage national a ensuite regroupé des jeunes de Ouahigouyia, Bobo-Dioulasso, Kédougou, etc. Un stage international a accueilli des jeunes d’Italie, du Mali voisin…

Pour le volet socio-économique de développement, l’UFC propose des formations de tout genre (couture, mécanique, conduite : 80% des chauffeurs de taxi  de Dori sont passé par l’UFC). Mais l’association a aussi des centres sociaux, et des projets agricoles. Le plus remarquable est la cinquantaine de boulis maraîchers. Ces mares artificielles retiennent l’eau de pluie. Ainsi, les producteurs peuvent faire chaque année par exemple deux saisons de maïs,  même s’il ne pleut pas. Le produit le plus populaire ? La salade qui se renouvelle rapidement…

Une trentaine de maraichers ont leur parcelle de terrain autour du bouli.

François-Paul Ramdé nous explique : « Le problème du Sahel n’est pas le manque d’eau mais la maîtrise de l’eau et la valorisation des sols. Il nous faut des outils pour collecter l’eau. » Le Burkina Faso est pourtant bien pourvu en barrages, mais « il y a un problème de valorisation ». « Ces barrages sont des infrastructures gigantesques et personne ne se les approprie (…) Quand il y a une dégradation (sur le bouli), les maraîchers oeuvrent ensemble pour les réparations parce que le bouli est leur outil ».

Si les réalisations sont déjà nombreuses et remarquables, les défis ne manquent pas pour l’Union fraternelle des croyants : l’objectif à terme est d’ouvrir d’autres cellules Dudal Jam dans l’ensemble du Burkina Faso. Le grand enjeu d’aujourd’hui, et pour lequel lutte l’UFC, est pour François-Paul Ramdé « l’alphabétisation« . « Moins les gens sont ignorants, plus il est difficile de leur faire croire n’importe quoi, et notamment la peur du voisin », nous dit-il. L’intégrisme religieux repose souvent sur l’ignorance…

« Y a pas de problème ! »

28 novembre, 23h50. Nous atterissons à Ouagadougou. Première en Afrique noire pour Fred, le jour de ses 29 ans, retour en terre connue pour Anne-Laure.

Voyager, c’est dépasser ses préjugés. Mais l’Afrique noire, et le Burkina Faso, ressemble beaucoup à ce que Fred avait imaginé : une pauvreté criante, un voile de poussière permanent, des marchands ambulants qui veulent vous vendre des recharges téléphoniques aussi bien que des tuyaux d’arrosage, des femmes aux formes généreuses qui portent leurs enfants sur le dos, enserrés dans un tissu aux couleurs bariolées… Et partout des gens qui se marrent. Ici, tout se termine par la rigolade. La phrase de chaque circonstance résonne : « Y a pas de problème ! » Autant l’Algérie nous avait semblé triste et à bout de souffle, pour des raisons bien compréhensibles, autant le Burkina Faso nous accueille dans un grand éclat de rire.

Le premier choc est météorologique. Nous avions passé dix jours sous la pluie à Alger, nous voici sous une chaleur qui nous semble écrasante mais c’est pourtant la saison la plus fraîche à Ouagadougou. Anne et Ronan, qui nous reçoivent pour nos premiers jours ouagalais, se félicitent d’avoir pu enfin sortir la couette ! Pour nous, aucun problème, car nous passerons nos premiers jours de décembre au chaud.

Après quelques jours d’écriture et de repos, nous prenons la route de Dori, aux portes du Sahel. La capitale de la région Nord du Burkina Faso fut longtemps oubliée par le pouvoir central burkinabè. Nous devions arriver le lundi 5 décembre mais nous apprenons au détour d’une conversation que la veille, la paroisse Sainte-Anne de Dori fêtera ses 50 ans. Une occasion unique à vivre. Et une expérience du dialogue interreligieux puisque les représentants musulmans viendront honorer de leur présence cette fête. Nous prenons donc la route du Sahel dès le samedi 3 décembre.

La présence de Touaregs nous rappelle que nous ne sommes pas loin du désert. Le coup de fil de l’ambassade également ! Deux Français ont été enlevés de l’autre côté de la frontière malienne, à une centaine de kilomètres de là. Il nous faut aller faire part de notre présence à la gendarmerie locale.

Nous entrons dans une bâtisse dont rien n’indique le statut. Un ventilateur brasse un peu d’air chaud. Cinq hommes sont dans la pièce. Si l’un est en uniforme, il nous est difficile de distinguer le statut des autres. Un homme est assis par terre, déguenillé, interrogé par deux autres. Engueulé, plutôt. Il a la tête basse. Il vient de se faire prendre sur le marché en train de voler une chèvre… Nous assistons à un interrogatoire en direct ! Cela ne dure pas longtemps et l’homme en uniforme conduit l’homme en guenilles en cellule… De notre côté, nous écrivons nos noms et le numéro de nos passeports sur une feuille volante, nous questionnant sur la réelle utilité de cette démarche avant de filer sans demander notre reste.

Ce week-end-là, Dori est « the place to be ». En plus de la fête qui se prépare pour le lendemain, ce samedi est la conclusion des trois jours du Forum national des jeunes. Le président du Burkina Faso vient lui-même clôturer ces trois jours de meeting politique. A tour de rôle, des jeunes venus de tout le pays, et même  des pays voisins, interrogent « Son Excellence, Monsieur le Président du Faso » sur des sujets aussi variés que la construction d’hôpitaux, l’accès aux études, les problèmes d’eau ou de tourisme…

Le lendemain, nous fêtons avec un millier d’autres personnes les 50 ans de la paroisse locale. De nombreuses huiles sont venues pour l’occasion. Catholiques, évidemment (treize évêques) mais aussi d’autres religions (représentants musulmans et protestants) et politiques avec la présence de deux ministres… La messe dure près de cinq heures, ponctuée de chants en langues locales : fufuldé, gourmantchéma, moré, français, et pour lesquels le qualificatif « dynamiques » ne reflèterait pas la moitié de l’énergie.

Après cette longue célébration, la fête continue jusqu’au soir, autour de Brakina (bière burkinabée), de sucreries (sodas), de poulets et de pagnes de toutes les couleurs. Nous avons juste le temps de nous échapper un moment avec François-Paul Ramdé, gestionnaire de l’Union fraternelle des croyants, raison de notre venue à Dori. M. Ramdé tient à nous montrer l’une des fiertés de l’UFC : un bouli maraîcher.

Une pompe à essence sur la route des migrants

Rencontre et Développement est une association interreligieuse au service des migrants. Ses membres sont protestants, catholiques et musulmans. Depuis 1974, elle propose une aide à destination du peuple sarhaoui, puis s’est naturellement tournée vers les réfugiés et migrants subsahariens, et les Algériens de retour d’Europe.

Lorsqu’il se lève pour vous saluer, Jan Heuft déploie lentement sa grande carcasse à toucher les étoiles. Le maître des lieux semble bien trop grand pour les locaux de l’association qu’il dirige, deux pièces séparées sommairement par une palissade de bois bricolée. C’est ici que chaque jour, 10 à 20 africains subsahariens viennent solliciter une aide, qui pour la scolarisation d’un enfant, qui pour un papier administratif, qui pour un soin médical.

Ici, point de défaitisme ou de morosité. Jan partage sa bonhommie avec Hamid, Sihem et Rym, les trois jeunes algérois et Donang, réfugié tchadien, qui travaillent avec lui. A l’accueil, Donang couche sur son grand cahier le nom et la raison de la venue de chaque visiteur. Ce sont souvent des problèmes quotidiens qu’il faut gérer : démarches administratives, service médical, etc.

Migrants et accueillants à l'association Rencontre et Développement.

Depuis 2007, Rencontre et Développement se fait le relais terrain du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR) avec qui l’association travaille main dans la main. Parmi les autres partenaires, le Secours catholique permet à l’association de scolariser 25 enfants de migrants dans des écoles privées (il est impossible de les scolariser dans le public). Ainsi la fille de Laurence, réfugiée congolaise, peut aller à l’école. Née à Tamanrasset, l’enfant a la nationalité algérienne et Laurence vient ce jour pour une aide administrative.

Rym fait aussi avec Jan souvent le tour des migrants hospitalisés. L’association intervient au plan médical pour que les réfugiés et les clandestins puissent avoir accès au minimum de soins.

Une autre aide que fournit l’équipe est la gestion des funérailles. Ainsi, Lamine (le prénom a été changé) a perdu sa femme il y a cinq ans et elle a été enterrée ici, à Alger. Jan prend en charge personnellement les funérailles et est peut-être l’un des plus grands propriétaires algérois de caveaux…

« Nous sommes une pompe à essence sur la route de la détresse. Tant qu’il y aura de l’essence dedans, on pourra aider les gens. Nous ne pouvons pas remédier au problème de fond de la migration mais nous pouvons éviter qu’il y ait trop de casse », assure Jan.

Une façon d’aider les migrants et d’aider ceux qui le souhaitent à rentrer au pays. A l’occasion de notre passage, nous rencontrons deux Guinéens de 23 ans arrivés avec l’espoir de signer dans un club de football algérien. Le rêve n’est pas devenu réalité et ils cherchent désormais à rentrer au pays, avec l’aide de l’association. Celle-ci va financer une partie du voyage : soit en donnant au migrant de quoi acheter un billet jusqu’à Ghardaïa, dans le sud de l’Algérie, soit en l’achetant directement. Là, ils recevront là un second billet pour Adrar, et de là vers le sud-est ou le sud-ouest selon leur pays d’origine. A chaque étape, ils recevront ainsi soit de l’argent soit un billet pour aller à l’étape suivante ,et ce pour éviter que l’argent ne soit utilisé à autre chose.

Pour rendre une réinsertion plus aisée, Rencontre et Développement s’essaie au micro-crédit en subventionnant des projets au retour au pays. Cinq dossiers ont reçu une aide de 3000 euros. Au Mali, un cybercafé a pu voir le jour et au Tchad, un projet d’irrigation de terres.

Cette aide à la réinsertion, l’association le propose également aux migrants algériens de retour au pays. Elle les soutient dans la recherche d’un logement, d’une école, des soins, les accompagne dans leurs démarches administratives et leur apporte un soutien moral. Jan Heuft affirme : « Nous voulons éviter que ces gens aient recours à la mendicité. Le but est qu’ils financent eux-mêmes leur vie, pour qu’ils gardent leur dignité humaine. Nous voulons mettre des hommes debout. »

Et puisqu’une journée ne comporte que 24 heures, Jan, Hamid  et les autres s’occupent également de sourds et de malentendants…

Tibhirine : un autre Emmaüs

Il est 5h30. Une petite voiture rouge nous attend devant Les Glycines, centre d’études diocésain où nous logeons à Alger. Jean-Marie, est habitué à faire le trajet pour le monastère deux à trois fois par semaine. Nos paupières sont encore lourdes mais notre compagnon du jour a l’énergie qu’il faut pour nous réveiller et les routes d’Algérie nous obligent à garder les yeux ouverts … Ce jour n’est pas banal, nous partons pour Tibhirine et nous faisons le trajet sans escorte, ce qui arrive rarement depuis 2005 pour notre hôte du jour !

Le jour se lève mais pas le voile de brouillard qui reste tenace. Tibhirine nous accueille dans le brouillard qui a entouré il y a 15 ans l’enlèvement des frères. Il est 7h30 et Jean-Marie nous fait le tour du propriétaire. Il est le « jardinier de Tibhirine » mais c’est en réalité plus de huit hectares qu’il gère, avec Samy et Youssef. Bien plus qu’un simple jardinier, le Vosgien d’origine est un véritable gestionnaire d’exploitation : troupeau d’une dizaine de brebis (les chiens sauvages en ont tué une quinzaine cette année), 2500 arbres fruitiers, fabrication de 21 sortes de confitures, vente des produits de l’exploitation sur les marchés locaux, mais aussi accueil des groupes de passage ! A part la rituelle pause-café de 9h30 avec ses deux compagnons, Jean-Marie n’a pas le temps de chômer lorsqu’il vient et le temps qu’il nous consacre en est d’autant plus précieux.

Mais le mauvais temps de ce jeudi ne permet pas le travail initialement prévu. Nos compères se rabattent sur le creusement d’une tranchée pour apporter le gaz de ville au petit appartement attenant au monastère. En effet, doit s’y installer un couple de retraités français pour l’accueil des visiteurs de passage. Après plusieurs mois d’attente, Anne et Hubert ont reçu leur visa et devrait arriver en décembre. Enfin !

Sept pierres blanches...

Laissant Jean-Marie, Youssef et Samy à leurs travaux, nous arpentons ce lieu chargé de mémoire. Autant qu’un pélerinage, cette journée est aussi un moment au vert bienvenu. Nous nous promenons dans les jardins, descendons au cimetière où sept pierres tombales plus blanches que les autres viennent rappeler le drame qui s’est joué dans ces murs. Le réfectoire, les chambres de Christian et de Luc, la chapelle, chaque pièce est empreinte de la mémoire des moines.

Mais plus que leur mort, ce passage à Tibhirine met en relief leur vie. Evidemment, c’est l’enlèvement et la disparition tragique des moines qui a fait connaître leur existence. Ils étaient peu nombreux ceux qui avaient entendu parler des trappistes de Tibhirine avant mars 1996. Mais cette mort ne saurait être un symbole sans les années qui l’ont précédée.

Le travail quotidien de Tibhirine : aujourd'hui creuser une tranchée...

Ce choix de vivre avec leurs voisins musulmans, d’autres, religieux ou non, l’ont également fait. Ce témoignage, Jean-Marie le vit aussi en prenant, dans la rigole nouvellement creusée, le relais de Youssef qui pioche le sol rendu meuble par la pluie. Ce témoignage, Jan, Donang, Hamid, Rym et Sihem le vivent en se mettant aux côtés des migrants à Alger. Ce témoignage, les coopérants envoyés ici par la Délégation catholique à la coopération cherchent aussi à le vivre à leur humble mesure. Il faut lire le livre de Jean-Marie, Le jardinier de Tibhirine (avec Christophe Henning), pour rester conscients que Tibhirine n’est pas mort un 21 mai 1996.

« Le chemin de l’Eglise d’Algérie est un chemin d’Emmaüs. (…) Nous sommes un peu seuls, sur le chemin, comme les deux disciples sur la route d’Emmaüs, un peu désorientés… Notre situation d’ultra-minoritaires en pays musulman est un peu du même ordre : il y a deux mille ans, je ne suis pas sûr que tout Israël se soit rendu compte qu’il y avait un Jésus qui était mort crucifié. Mais il a suffi que deux hommes à l’espérance perdue avancent sur le chemin pour que tout change… La communauté chrétienne n’a de sens dans un monde musulman que si elle est au service d’une communauté qui est autre, différente, musulmane. Tibhirine n’est-il pas l’autre nom d’Emmaüs, ici en Algérie ? Priants parmi les priants, les moines ne concevaient plus leur présence autrement que par ce cheminement commun, au milieu des peurs et des pleurs. Grâce à frère Luc, ils n’ont pas tenu une auberge mais un dispensaire. Leur domaine, même « réduit » à une quinzaine d’hectares, était aussi le terrain privilégié d’une rencontre autour de l’agriculture et du travail de cette terre commune. » (in Le Jardinier de Tibhirine, Bayard Editions).

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